Le cinéma, cet acte engagé


Timbuktu, un film de Abderrahmane Sissako

Timbuktu, un film de Abderrahmane Sissako

Alors que notre indignation devant les maux de ce monde se cantonne chaque jour un peu plus à des protestations en 140 caractères sur un quelconque réseau social, et pendant que la pudeur qui veut nous préserver de Gustave Courbet ne semble pas se choquer devant le partage massif de photos des cadavres encore chauds d’étudiants kenyans assassinés de la manière la plus terrible qui soit, il peut être légitime de s’interroger sur la nécessité de faire un film, et qui plus est, un film engagé.

C’est vrai quand on y pense, quel besoin peut donc pousser une personne à hypothéquer sa vie de famille et sa vie sociale pour troquer sa santé mentale contre les affres et les angoisses inévitables de la production d’un film social ou engagé ?

Témoigner coûte que coûte

Avant toute chose, il est une réalité qu’on ne peut nier : faire un film ne représente pas toujours les même enjeux en fonction de l’endroit où l’on se trouve dans le monde. En effet, si le plus gros danger pour un réalisateur européen consiste souvent à enchaîner les nuits blanches, on ne peut que déplorer que de part le monde certaines personnes soient obligées de se cacher pour faire un film.

Aujourd’hui le cinéma est aussi un acte subversif, militant ou engagé pour lequel on peut être condamné(e). Car si la liberté d’expression et de création sont dans certains pays une évidence (bien que toute liberté n’est jamais définitivement acquise), d’autres états possèdent des comités de censures qui déciment littéralement la création artistique de leur pays et dont les seuls productions se résument à des films d’état fades et sans saveur. On se souvient par exemple du réalisateur Jafar Panahi qui fut emprisonné en Iran pour « propagande contre le régime », et qui aujourd’hui encore est sous le coup d’une interdiction de travail.

Et pourtant on constate que malgré toute la volonté de la censure, ces réalisateurs et ces artistes continuent de produire un cinéma engagé.

Ceci n'est pas un film, par Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Ceci n’est pas un film, par Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Un cinéma engagé, oui mais par qui ?

Le cinéma engagé ne peut-il être fait que par ceux qui sont aujourd’hui privés de liberté ? Sommes-nous, citoyens de pays libres (terme à pondérer mais ne crachons pas dans la soupe, nous sommes dans un pays libre), si courts en mémoire pour croire qu’il n’est plus nécessaire de faire un cinéma qui s’engage ou qui dénonce ?

Attention, ce ne sont pas les artistes opprimés et victimes de censure qui auraient dépossédé les réalisateurs occidentaux d’un quelconque droit à faire des films sociaux, militants, engagés. Il semblerait au contraire que ces artistes occidentaux se soient désintéressés d’eux-même de ce type de productions, favorisant au fur et à mesure du temps des productions moins fortes et moins marquantes.

Il est évident qu’il ne faut pas réduire la vaste création cinématographique européenne à une caricature simpliste d’artistes déconnectés du monde qui ne se plairaient qu’à réaliser des récits nombrilistes et autocentrés, ce serait une erreur de le croire.

Néanmoins il semble que la parole de ces cinéastes européens ne soit plus aussi forte qu’avant, il y a certes de belles créations, des films originaux, riches et forts, mais il y a aussi beaucoup de « cinéma de confort », vous savez ce genre de films au scénario sans substance qui permet à la bande d’acteurs principaux sexagénaires de toucher leur salaire pour se la couler douce jusqu’à l’été prochain. Ces films ont sans doute leur public, mais ce qui est ennuyeux c’est lorsque le spectateur n’a plus le choix. Car nous qui prônons tant la diversité, on se retrouve chaque mercredi devant à un choix cinématographique de plus en plus restreint, et c’est là tout le drame.

Nanni Moretti, réalisateur engagé Italien.

Nanni Moretti, cinéaste engagé Italien

Alors que faire ?

Le réalisateur Égyptien Youssef Chahine, alors qu’il donnait une leçon de cinéma au festival de Cannes, déclara « il faut être sacrément culotté pour demander à une personne de payer 50 francs pour s’installer dans une salle de cinéma et vous donner deux heure de sa vie ».

Peut-être est-il temps que les nouvelles générations de cinéastes et d’artistes européens et occidentaux, ceux qui sont libres de leurs opinions et de leurs mouvements dans leurs pays, réalisent l’importance qu’il y a à continuer de faire un cinéma engagé, que l’artiste est légitime dès lors qu’il est honnête, et que si les générations précédentes de réalisateurs et d’artistes avaient compris l’importance du cinéma comme acte engagé, il est impératif que les jeunes et nouveaux cinéastes en fasse de même.

Le cinéma engagé ne doit pas se réduire à un genre ou à un effet de mode. Un film engagé peut être comique ou dramatique, contemporain ou historique, il peut relater des faits réels ou fictionnels, conter des luttes sociales ou des combats personnels, peu importe. Ce qui compte c’est sans doute la volonté du cinéaste de restituer une réalité et de porter son regard sur un aspect du monde à travers sa propre sensibilité.

La ségrégation vue par Neil Blomkamp dans son film District 9

La ségrégation vue par Neil Blomkamp dans son film District 9

Épilogue

Il ne fait aucun doute qu’il y a de la place pour tous les cinémas et que le public a le droit de choisir ce qu’il souhaite aller voir. Le cinéma engagé n’est sans doute pas meilleur qu’un autre mais il doit rester un voix forte dans le paysage cinématographique mondial, il n’est pas possible d’imaginer un futur sans nouveaux Nanni Moretti, Youssef Chahine, Kathryn Bigelow, Jafar Panahi, Abderrahmane Sissako ou autre Wim Wenders.

Alors peut-être est-ce aussi au spectateur d’aider le cinéma engagé à continuer d’exister, car en diversifiant encore et toujours les films que l’on choisit de voir, on accepte de donner de la visibilité à différentes sensibilités cinématographiques et donc de porter également la parole de ceux qui risque parfois leur liberté pour disposer de celles de créer.

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